« Le marché vidéo est profondément ancré dans le quotidien des Français »

Chronologie des médias, lutte contre le piratage, préservation des dispositifs de soutien du CNC à la vidéo, IA : Nathalie Graumann, Présidente du SEVN et Directrice Vidéo, Digital et Catalogues chez SND, revient sur les défis du marché de la vidéo et détaille les priorités du syndicat pour accompagner la reprise du secteur.

 

Quel regard portez-vous sur le marché de la vidéo ?

Le marché reste, avant tout, un marché de masse et très contributeur économiquement. Plus d’un tiers des Français de 15 ans et plus ont visionné, acheté ou loué un contenu en vidéo au cours des douze derniers mois, soit plus de 19 millions de consommateurs. Dans le détail, près de 15 millions ont eu recours au support physique, 10 millions à la location en VoD et 8,5 millions à l’achat en VoD (EST). Ce n’est donc pas un marché de niche, c’est un usage installé chez une part très significative des Français.

En valeur, ce marché traverse cependant une année 2025 de repli. La vidéo digitale (achat et location) pèse 235 millions d’euros, en baisse de 8,5% sur un an, après plusieurs exercices de croissance légère à 246 millions d’euros en 2022, 252 millions en 2023 et 257 millions en 2024. C’est surtout l’achat qui recule (-11,5%), plus que la location (-6,9%). AQOA anticipe un rebond dès 2026, autour de 243 millions d’euros, puis 249 millions en 2027 ; mais même ce rebond ne suffirait pas à retrouver les niveaux de 2022, 2023 et 2024. Le marché amorce donc une reprise, mais elle reste, pour l’instant, partielle. Nous devons poursuivre nos efforts. De son côté, la vidéo physique poursuit sa transition avec un chiffre d’affaires de 153 millions d’euros en 2025, en baisse de 16% sur un an, mais elle se valorise par la 4K qui pèse désormais 20% de son chiffre d’affaires, avec un volume multiplié par 1,8 en cinq ans.

 

 

Qu’est-ce qui porte le marché de la vidéo ?

Le marché de la vidéo est avant tout un marché de nouveauté : c’est elle qui attire le consommateur sur les plateformes ou en magasin pour découvrir les films, tout juste sortis des salles. Mais son rôle ne s’arrête pas là : elle conduit naturellement le spectateur vers le catalogue, lui permettant de découvrir les classiques et œuvres plus anciennes. Nouveauté et catalogue forment ainsi les deux faces d’un même écosystème : sans nouveauté attractive, c’est tout l’accès au catalogue qui s’affaiblit. Il y a donc un enjeu d’accès du public à la mémoire du cinéma. D’un côté, la vidéo digitale (achat et location) n’est pas un circuit parmi d’autres pour le patrimoine. C’est aujourd’hui le principal point d’accès à une grande partie de notre cinéma une fois sa vie en salle terminée : plus de 25 000 œuvres restent accessibles en permanence sur les plateformes, dont plus de 3 000 films de patrimoine rien que sur le segment du cinéma, et le catalogue dans son ensemble représente près des trois quarts de notre activité. De l’autre, en vidéo physique, le patrimoine pèse même 45% de l’offre cinéma disponible – preuve que ce marché n’est pas tourné vers la seule nouveauté, mais vers la conservation.

 

 

Quels sont les principaux chantiers et priorités du SEVN ?

Trois priorités structurent notre action. La première porte sur notre fenêtre de diffusion. Il est important de rappeler que nous ne disposons actuellement que de deux mois d’exclusivité, dont seulement cinq semaines réellement exploitables pour capter l’attention du public et maximiser l’engagement des consommateurs. Notre demande n’est pas nouvelle et nous la portons depuis des années : nous souhaitons positionner notre marché trois mois après la sortie en salles. Cette fenêtre de trois mois présente un triple avantage : elle rallonge notre exclusivité, renforce la complémentarité de nos offres avec les salles de cinéma en prolongeant leur exposition, et contribue à réduire le piratage en proposant une offre légale dans un délai raisonnable après le passage en salles.

La seconde concerne le cadre juridique du piratage. Nos actions en justice, menées avec la Fédération Nationale des Éditeurs de Films (FNEF), portent leurs fruits : selon l’ALPA et Médiamétrie, l’audience mensuelle moyenne des internautes pirates dans le domaine culturel est passée de 15,4 millions en 2018 à 4,6 millions en 2025. Néanmoins, les sites illégaux se réorganisant presque aussitôt bloqués. Nous demandons que la justice dispose de moyens d’action plus rapides.

La troisième vise à préserver les dispositifs de soutien du CNC à la vidéo et à la VoD transactionnelle. Les remettre en cause fragiliserait un écosystème qui profite à toute la chaîne de valeur.

 

 

Comment appréhendez-vous les défis liés à l’essor de l’intelligence artificielle ?

L’intelligence artificielle est un outil qui ouvre de réelles possibilités mais qui ne peut pas être sanctuarisé comme un outil de pillage des contenus. Nous soutenons la proposition de loi de Laure Darcos sur la présomption de protection des œuvres. Dans ce périmètre législatif ou dans tout autre à venir, nous appelons les pouvoirs publics à ne pas considérer à tort le droit d’auteur et le droit voisin comme une entrave handicapant le développement d’une intelligence artificielle européenne. Nous plaidons également pour un cadre européen robuste qui garantisse enfin le respect du droit d’auteur au-delà des déclarations de principe.

 

 

Quel message souhaitez-vous adresser aux professionnels de la filière ?

Le marché vidéo est un marché profondément ancré dans le quotidien des Français dont le poids économique s’inscrit dans l’écosystème du cinéma et de l’audiovisuel. C’est un maillon essentiel du cycle de vie des films et un des seuls à proposer une solution concrète pour assurer une protection patrimoniale des œuvres et leur garantir un accès universel et indifférencié : la plus large offre sans engagement et sans publicité. Ce qui se joue n’est pas la survie isolée d’un secteur, mais la capacité collective de la filière à continuer de produire, de diffuser et de transmettre une création diverse et souveraine. C’est pour cela que nous continuons de nous mobiliser, aux côtés de l’ensemble des acteurs du secteur.